logo


Saint Thomas More

«  Un homme tel que, depuis des siècles,
le soleil n’en a pas vu de plus loyal, de plus franc,
de plus dévoué, de plus sage ». 

 

C’est le portrait très flatteur que fit de Thomas More le « prince des humanistes », le philosophe hollandais Erasme (1469-1556) lorsqu’il rencontra à Londres les maîtres de la pensée anglaise à cette époque du règne agité d’Henri VIII Tudor, tels que le fils du Lord maire de Londres John Colet qui devint prêtre à Oxford après un long périple d’études en Europe, à Paris et à Florence avant de devenir le chapelain du roi; ou encore William Grocyn (+ 1519) et Thomas More qu’il rencontre au Queen’s Collège de Cambridge en 1499.

Thomas More est né à Londres le 7 février 1478, à une période charnière du deuxième millénaire, dans une famille de petite noblesse. Son père, John More est juge dans la ville royale anglaise et lui-même deviendra page au service de John Morton, archevêque de Cantorbéry et chancelier du royaume d’Angleterre, pour qui Henri VII avait obtenu le chapeau de cardinal en 1493. Prélat réformateur, il lutta contre les abus ecclésiastiques. Il fait partie de ces new men, issus des classes moyennes et non pas de l’ancienne aristocratie et qui devait leur promotion à leurs seuls mérites. Les Tudors les apprécient pour leurs compétences et leur loyauté. Il est rai aussi que les rois aiment ces hommes d’Eglise redevables et reconnaissants, absolument dévoués dans l’abnégation que l’on pouvait récompenser avec des biens d’Eglise, sans toucher à la cassette royale.

A quatorze ans, Thomas part étudier à Oxford. Là, il fit de solides et brillantes études de droit et étudie tout particulièrement la Cité de Dieu de Saint Augustin. Il élargit ses centres d’intérêt à la culture, la théologie et la littérature classique. Il fréquente les religieux franciscains de Greenwich et les Chartreux de Londres.

En 1501, il devient avocat et en 1504, il est élu membre du Parlement, il avait vingt-six ans, mandat renouvelé par le roi en 1510. En 1523, il est Président de la Chambre des Communes.

En 1505, il épouse Jane Colt, mais six ans plus tard elle meurt et laisse son époux à la tête d’une famille de quatre enfants: Margaret, Elisabeth, Cécilie et John. Thomas se montrera un père vigilant quant à leur vie et quant à leur foi. Il priait, lisait et commentait la Sainte Ecriture en famille, puis plus tard avec ses gendres et ses domestiques. Il assistait chaque jour à la messe et ne manquait pas d’humour. Quelques années plus tard, il épousera une jeune veuve, Alice Middleton de sept ans sa cadette et mère d’une fillette.

En 1516, il est envoyé en Flandres par le cardinal pour une mission diplomatique. C’est là qu’il compose son écrit le plus fameux: l’Utopie.

Dans cet ouvrage, Thomas More retrace le voyage imaginaire d’un certain Raphaël Hythlodaye, personnage mythique, qui lors d’un séjour en Amérique découvre l’île d’Utopie. Humaniste et grand connaisseur de la littérature antique, Thomas s’inspire de La République de Platon, redécouverte à la fin du XVème siècle, où il décrit un régime politique idéal qui gouvernait parfaitement les hommes dans une société parfaite, sans injustice comme la Callipolis de Socrate ou encore une communauté d’individus, hommes et femmes, vivant heureux et en harmonie comme dans l’Abbaye de Thélème (en grec: Bon Vouloir) dans le Gargantua (Chapitre 54) de Rabelais paru en 1534.

D’ailleurs, l ‘étymologie du nom Utopie à une double origine. Ou-topos (ου τοπος) avec un préfixe de négation qui signifie: lieu de nulle part (en latin: nusquama; en anglais: nowhere), mais aussi eu-topos (ευ τοπος) qui veut dire lieu du Bon. Mais en anglais Outopie ou Eutopie, la prononciation est la même.

Ce récit de voyage dans un monde fictif est aussi inspiré de l’époque de Thomas More où les aventuriers portugais Vasco de Gama (1469-1524) et Magellan (1480-1521) découvraient de nouvelles terres dans un nouveau monde révélé depuis 1492 et qui met les Européens en relation avec de nouveaux peuples, très différents, curieux et parfois inquiétants. Thomas More peut imaginer une civilisation originale située aux confins du monde connu.

D’une manière plus générale son projet de société s’inscrit dans un courant philosophique de la Renaissance qui place l’homme au centre du monde.

Ce travail entre en « résonance avec les théories des humanistes, avec les inquiétudes des clercs quant au devenir de l’Eglise romaine, avec les préoccupations des magistrats au service du droit et des états, et avec les intérêts des bourgeois cultivés des villes marchandes » (Agnès Cugno). Le texte est écrit en latin comme cela se faisait à l’époque, sera traduit en français en 1550, et ce ne sera qu’en 1551, soit seize ans après la mort de Thomas que son ouvrage célèbre dans toute l’Europe sera traduit en anglais par Ralph Robinson.

Il s’agit comme chez Platon d’une république idéale, par opposition au régime féodal anglais corrompu et générateur d’injustice.

Le livre se compose de deux parties : la première est une série de dialogues avec Morus, le nom latinisé même de l’auteur avec un certain Raphaël, nom plein de sens puisque c’était celui du bateau de Vasco de Gama qui ouvrit la route des Indes en 1498, et Hythlodaye, formé de deux mots grecs: uthlos (υθλος) qui signifie bavardage et diaios (διαιος) qu’on peut traduire par adroit.

« Le récit de voyage de Raphaël à travers le monde est l’occasion d’une charge sans concession contre le régime féodal anglais » (Agnès Cugno). Le régime était très corrompu et la pauvreté était incroyable: pour les paysans jetés sur les routes quand leurs terres étaient occupées par des troupeaux de moutons, des soldats en dehors des guerres, sortes de « sans abris » transformés en délinquants durement châtiés par la potence.

L’auteur attaque avec violence la politique tant en Angleterre qu’en France où les princes n’agissent que dans leur intérêt personnel et leurs conseillers sont dits « ineptes » ou « vils parasites ». Il écrit que dans les hautes sphères de la politique, « l’air qu’on y respire corrompt la vertu même. Les hommes qui vous entourent, loin de se corriger à vos leçons, vous dépravent par leur contact et l’influence de leur perversité; et, si vous conservez votre âme pure et incorruptible, vous servez de couverture à leur immoralité et à leur folie » (Utopia, Livre I).

Le second livre est le récit de Raphaël de son voyage dans l’île de l’Utopie où il passe en revue le régime social et économique de l’île, fondé sur le travail obligatoire et la journée de six heures, afin que le travailleur ait le temps de cultiver son esprit. Mais les intellectuels semblent peu utiles et doivent donc rester en nombre limité. On supprime la propriété privée comme dans  les théories platoniciennes où tout appartient à l’Etat ; et suprême désir, l’argent est aboli. L’économie se caractérise par les échanges et la mise en commun des repas, on y méprise l’or qui sert à fabriquer des chaînes pour entraver les condamnés. More justifie l’esclavage mais conserve la famille et la religion catholique comme institutions, il prône un épicurisme modéré, et même une forme d’euthanasie pour ceux qui n’auraient pas une bonne santé, considérée comme le bien suprême.

En politique Utopie est une fédération de cinquante-quatre cités identiques dirigée par un prince, Utopus, élu à vie; les lois y sont simples et peu nombreuses, contrairement au système juridique de la monarchie anglaise.

On peut se demander comment un homme aussi grave et aussi sérieux que Thomas More ait pu concevoir une telle utopie. Ce ne fut pas pour lui un simple amusement pour fuir la rigueur de son quotidien. On peut voir dans son ouvrage beaucoup d’humour et d’autodérision, mais l’avenir de l’œuvre montre qu’il ne faut pas en donner une interprétation légère, le sujet en fait est très sérieux, polémique et non-consensuel. Il s’agit en fait d’un véritable pamphlet révolutionnaire qui conduit au degré zéro de la politique.

Le but est sans doute de nourrir le rêve d’une nouvelle société et faire sentir cruellement les travers de la République réelle.


Henry VIII Tudor (1491-1509-1547)
tableau de Holbein le Jeune (Galerie Nationale d’Art ancien – Rome

 

Bientôt sa valeur reconnue le fait devenir Maîtres des Requêtes et membre du Conseil privé du roi.

En 1530, le cardinal Thomas Wolsey (1475-153), le héros du traité de Londres en octobre 1518 qui établit une paix universelle en Europe; l’interlocuteur de François Ier lors de l’entrevue du Camp du Drap d’Or en juin 1520; le fondateur du Collège de Christ Church à Oxford, sera candidat à la succession du pape Léon X, celui-là même qui avait excommunié Luther. Mais il entrera en disgrâce. Soucieux de ne pas mécontenter le pape dans l’affaire du divorce du roi, il tergiverse et il hésite, et perd tout crédit aux yeux d’Henry VIII. Poussé par Anne Boleyn, le roi convoque le cardinal devant sa cour de justice. Il est alors démis de ses fonctions de Lord Chancelier, privé de ses biens y compris sa magnifique résidence de Whitehall, où Henry VIII s’installe désormais quittant le palais de Westminster. Les monarques anglais y résideront jusqu’à l’incendie de 1691. C’est l’actuel Ministère de la Défense du Royaume Uni depuis 1938.

Le 29 novembre 1530, le cardinal meurt d’épuisement à Leicester, ville universitaire des Midlands de l’Est. Thomas More le remplace dans sa fonction de Lord Chancelier, et se retrouve ainsi, sans l’avoir cherché à la fois premier laïc dans cette charge, mais aussi au sommet des dignités humaines.

En 1529, Henry VIII convoque son Parlement et entreprend une réforme religieuse. L’ère Wolsey étant terminée et la question du mariage avec Anne Boleyn et le divorce d’avec Catherine d’Aragon servirent de révélateur. En effet, il faut voir un ensemble plus vaste : l’indépendance spirituelle et territoriale des Etats-Nations comme l’Angleterre et la France par rapport au Magistère romain. Un nouvel homme d’Eglise aida Henry VIII dans ces années difficiles: Thomas Cranmer (1489-1556) qui sera l’artisan actif de la formation de l’Eglise anglicane.

artiste inconnu, peint après 1547.

 

Thomas Cranmer est professeur à Cambridge sous les règnes d’Henry VIII et d’Edouard VI. Il prend le parti du roi dans l’affaire du divorce d’avec Catherine d’Aragon. Il considérait que la question relevait de la compétence des universités de la chrétienté et non pas du Pape seul. De plus, il soutint la théorie selon laquelle en Angleterre, toute personne laïque ou ecclésiastique dépendait de l’autorité du roi et non pas de Rome.

En 1532, Thomas More refuse son appui au projet d’Henry VIII de prendre le contrôle de l’Eglise.

En 1533, Cranmer devient archevêque de Cantorbéry et sera le dernier prélat d’Angleterre créé avec l’assentiment de Rome. Avec une adresse machiavélique, il pose les premiers jalons de l’établissement de la Communion anglicane. Il s’oppose néanmoins aux Six Articles d’Henry VIII qui réaffirmaient entre autre l’obligation du célibat ecclésiastique. Mais Cranmer n’avait-il pas épousé secrètement la nièce d’Andréas Osiander, le réformateur luthérien de Nuremberg et grand défenseur des théories de Copernic.

A la mort du roi en 1547, il restera le conseiller du jeune Edouard VI, mais il sera condamné comme hérétique et brûlé vif par la reine Mary Tudor, en 1556

Lorsque le roi voulut divorcer pour épouser Anne Boleyn, et qu’il prétendit devant l’opposition du pape se proclamer chef de l’Eglise d’Angleterre, Thomas More manifesta sa désapprobation aux désirs royaux. Alors le monarque se mit à le détester et à lui manifester une hostilité ouverte.

Le roi le destitua de sa charge de Lord Chancelier et le renvoya sur ses terres, sans ressources et le rendit victime de malveillance et d’humiliations. Thomas More va vivre là dans la pauvreté et entouré de sa famille.

Thomas More en famille

Le 12 avril 1534, Thomas est invité à prononcer le serment de reconnaissance d’Anne Boleyn comme épouse légitime, mais l’ex-chancelier rejeta tout compromis avec l’adultère et le schisme. Après un nouveau refus, il fut arrêté et emprisonné à la Tour de Londres. Il y restera quinze mois et y contractera une maladie. « Au cours du procès, il prononça une apologie passionnée de ses convictions sur l’indissolubilité du mariage, le respect du patriotisme juridique inspiré par les valeurs chrétiennes, la liberté de l’Eglise face à l’Etat »

Il sera décapité à Tower Hill le 6 juillet 1535 et enterré dans l’Eglise Saint Pierre aux Liens, alors que sa tête sera exposée sur le Pont de Londres pendant un mois. Sa mort mettra le protestantisme en contradiction avec lui-même. Ce sera lui qui en fait sera le plus grand protestant, le plus respectueux de sa conscience face au pouvoir spirituel en place, le plus moderne avec sa haute idée de l’éducation des femmes comme en témoigne ses écrits de prison qu’il rédigea pour ses filles.

Il sera béatifié par Léon XII en 1886 avec 153 autres martyrs de l’époque dont John Fisher évêque de Rochester, après que la reine Victoria rendit une existence légale à l’Eglise catholique romaine en Angleterre en 1850. Il sera canonisé par Pie IX en 1935.

On garde de lui un célèbre portrait de Hans Holbein le Jeune d’Augsbourg qu’il rencontra à Londres en 1527.